« Des contempteurs du corps » NIETZSCHE dans Zarathoustra

 
Extrait « Des contempteurs  du corps » NIETZSCHE dans Zarathoustra. Il est question du Je, du Moi et du Soi bien avant Freud et ouvre la voie au Cognitif et à l’Essentiel qui sont fondamentaux en Relance.

 

Ce que tu appelles « esprit », mon frère, et que tu vois comme force directrice de tout ce que tu es, n’est autre que ta petite raison : la petite raison de la grande raison du corps, le troupeau du berger. Tu as beau croire le contraire, ton esprit n’est qu’un outil de ton corps, un petit outil et jouet de ta grande raison corporelle.

Tu a beau dire « Je » et être fier de ce mot : être sûr que ton Je est le plus grand, la base de ce que tu es. Tu te trompes, le plus grand n’est pas ton Je, mais ton corps et sa grande raison : grande raison qui ne fait pas que dire Je, mais qui fait véritablement Je.

 

Les perceptions sensibles et les reconnaissances intellectuelles de ton Je sont tellement vaniteuses qu’elles veulent te convaincre qu’elles sont la fin de toutes choses. Mais ce n’est pas vrai : ce que tu perçois par les sens et ce que ton esprit reconnaît n’a jamais sa fin en soi ; ils ne sont toujours qu’un moyen pour le corps de réaliser sa grande raison.

Les perceptions sensibles et l’esprit de ton Je sont des outils et des jouets. Derrière eux – et donc aussi derrière le Je –, se trouve une autre instance, plus puissante, à l’origine de ce que tu es, de ce que tu veux, de ce que tu fais : le Soi. Le Soi de la grande raison. Soi qui cherche lui aussi avec les yeux des sens, qui écoute lui aussi avec les oreilles de l’esprit ; mais pour un but qui dépasse le Je de la petite raison, pour une fin propre à la grande raison corporelle elle-même.

Le Soi est aux aguets : il écoute et cherche sans cesse. Il compare les divers phénomènes dont il est la proie. Il les force à aller dans la direction qu’il veut. Il en conquiert également de nouveaux. Et, s’il le faut, si telle est la fin de la grande raison, il est aussi prêt à les détruire. Bref : le Soi règne sur tous les phénomènes qui lui sont propres. Il est donc aussi le maître du Moi.

Oui mon frère, derrière tes pensées et tes sensations, derrière ton Moi, se trouve un puissant maître, un sage inconnu – qui s’appelle le Soi. Il habite dans ton corps ; et même plus : il est ton corps.

Il y a tout compte fait plus de raison dans ton corps que dans ta meilleure sagesse. Et ton Moi est à mille lieues de savoir pourquoi ton corps a justement besoin de ta meilleure sagesse. Cela, seule ta grande raison le sait. C’est elle qui te pousse à ressentir et penser tout ce que tu ressens et penses.

Ton Moi peut faire autant de bonds orgueilleux qu’il veut, ton Soi s’en moque : « Que sont pour moi ces bonds et ces envols de pensée de la petite raison ? », se demande le Soi, avant de répondre : « Un détour sur le chemin de mon but. Nul ne s’en rend compte, mais je suis la lisière du Moi, je l’entoure de part en part ; et je suis aussi le souffleur de ses concepts : c’est de moi que proviennent toutes ses idées. »

 

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